Cachez cette féminité que je ne saurais voir

Je suis une fille, nous sommes là. Ca ne vous plait pas ? On fait remuer votre petit monde et votre bas ventre ? Ben faudra faire des provisions de vidéos parce que le monde autour de vous évolue et qu’aujourd’hui, on ne baisse plus les yeux quand on nous parle, et c’est un peu le meilleur cadeau qu’on pouvait faire à nos grands-mères qui se sont battues pour que nous puissions travailler, divorcer, étudier.

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Je suis une Madame, du moins depuis qu’ils m’empêchent de m’appeler « mademoiselle » sur les papiers administratifs.

Je suis une fille

Je suis une fille avec toute la panoplie qui va avec, le mal au bide, les coups de flip au réveil quand on a un peu trop bu la veille, ceux quand on n’a pas mal au ventre au bon moment, les boobs qui prennent de la place, les petites phrases dans la rue qui n’ont rien à voir en intensité avec les saloperies qu’on entend en Egypte. Je suis une fille et j’y pense tous les jours en prenant ma pilule, et j’y pense encore plus quand je l’oublie.

Je suis une fille

A Montpellier, à l’époque, le  nouveau stade de rugby venait d’être construit, la salle de presse était très sympa. Une petite pièce avec des tables de bar et un couloir avec des toilettes menant à une grande salle où on pouvait se poser avec ordinateur pour envoyer des photos, écrire, etc…

Pourquoi je m’attarde sur les toilettes ? C’est vrai, lecteur j’ai oublié de te dire qu’il y avait juste un chiotte pour hommes et un chiotte pour handicapés… en gros le mec en fauteuil qui roule autour du terrain pour faire ses photos (ce serait courageux) est légitime dans la salle de presse d’un stade de rugby, une nénette, non…

Une fois, on m’a meme dit que j’avais de la chance parce que dans le chiotte pour handicapés, j’avais de la place pour poser mon sac… dont feed the troll.

Et l’après match ? « ah non, là les femmes ne peuvent pas rentrer… » oui mais monsieur, tous les copains là, ils rentrent, comment je fais pour travailler ? Il fallait à chaque fois qu’on aille me chercher les joueurs que je voulais interviewer, qu’on les embête en les faisant sortir des vestiaires. Je comprends tout à fait qu’une nana ne puisse pas rentrer dans certains endroits type vestiaires, pas de souci, le seul problème, c’est qu’entendre ce genre de phrases toutes les semaines, ben ça fait cogiter.

A l’époque, je me fichais de l’identité sexuelle, plutôt attirée par les fringues longues et larges, et mes potes étaient mes potes, sans distinction de couleur, d’âge (quoique…) ou de sexe. C’est la société qui, à force de me rappeler que je suis une fille, m’a finalement « transformée » en fille.

Je suis une fille

On me l’a assez répété aussi quand j’ai choisi de faire un sport de garçons. A l’époque, je ne comprenais pas pourquoi ce truc que je kiffais, je ne pouvais pas y accéder sur critères sexuels… alors qu’il s’agit d’un sport qui ne nécessite pas de vestiaires, etc. où l’on pourrait se croiser. Imaginez « non mais c’est pas pour les noirs » ou « non mais c’est pas pour les gays » ou « non, on ne veut pas d’arabes »… ça en aurait choqué plus d’un. Alors que pas de filles…

J’ai donc mis ma mauvaise humeur mensuelle à profit pour montrer à ces messieurs que je pouvais être aussi passionnée qu’eux, ce qui était vrai, que j’en voulais plus qu’eux, parce que je ne pratiquais  pas ce sport depuis l’enfance et que j’avais donc de la pratique à rattraper, et enfin que je pouvais tout aussi bien qu’eux porter une lance de trois mètres et un pavois de 8kg sans me plaindre de m’être cassé un ongle.

Mieux, je n’ai même pas pleuré en tombant sur la lance qui m’a fait un gros trou dans la tête, ni quand j’étais à l’hopital en pleine nuit, et je suis retournée la semaine suivante à l’entrainement avec le sourire, contente de retrouver les copains. Il se sont aperçu que je peux parler le même langage qu’eux, raconter les mêmes conneries autour d’une bière après l’entrainement et même rigoler de blagues sur les nanas si elles sont drôles, voire parler bouquins avec ceux que ça intéresse…

Et vous savez quoi, même si je n’étais autorisée chaque année qu’à participer à un tournoi, celui des journalistes (on fait comme on peut, petit pas, l’Homme, l’Humanité) et bien j’ai fini cinquième, devant plein de gars, en 2007 ou 2010. Et les copains étaient là, et c’était cool de pouvoir leur faire la bise juste après parce qu’il n’y a jamais eu de défiance, juste de l’amitié parce qu’ils me traitaient comme une passionnée, comme une collègue, comme un pote, pas comme une fille.

Je suis une fille

Ca m’a surprise, l’autre jour, je parle avec un gars sur IRC, dont le pseudo commence par un F. au sujet d’une conférence qu’il avait donné quelques jours auparavant. Ça parle de geekerie, il est un peu dispo pour la papote, j’en profite pour lui poser deux ou trois questions sur des trucs que je suis en train d’apprendre, on papote et il finit par me proposer d’aller prendre une bière à la prochaine rencontre de sa team (mensuelle ? hebdo ? je n’en sais rien…..)  je lui réponds que bien entendu, je n’ai pas le niveau pour aller picoler avec ces gens qui savent tellement de trucs que ça en est intimidant.

« mais un jour peut être… »

Et le voilà me répondant que peu importe le niveau, tout le monde est bienvenu, puis ça me permettra d poser des questions en direct à des gens toujours prêts à aider, etc.

« et puis pour une bière, je suis toujours partante ! »

« partante ???

– Ben en même temps, on est un peu genre 51% de  la population, toussa… »

Je me sentais limite honteuse d’avoir lâché un mot avec un « e » à la fin. Le gars l’a pris à la rigolade me sortant, assez gêné, deux ou trois phrases courantes genre « ça fait plaisir de voir des filles qui s’intéressent à la bidouille… »

Puis nous avons recommencé à parler comme si de rien n’était. De geekerie, biensûr et de rien d’autre. Mis à part ce petit moment de flottement, dire que je suis une fille n’a rien changé. Parce qu’encore une fois. Le gars s’est intéressé au fonds, à ce que j’avais à dire, aux questions que je lui posais, aux difficultés que je rencontrais dans mon apprentissage.

D’autres n’ont pas eu la même chance.

Récemment, une ex étudiante en journalisme, a contacté des gens sur IRC dans un cadre professionnel, un reportage qu’elle veut faire. Tout aussi futée qu’elle soit, elle n’avait pas imaginé (et qui le pourrait ?) qu’en prenant un pseudo féminin et en mettant des « e » à la fin de certains mots, elle allait se prendre des querys allant de la dragouille sympathique au franchement salace. Demanderait-on à un journaliste de sexe masculin qui se rencarde pour un sujet s’il aime sucer ?

C’est une fille. Point. Et donc c’est du chopable, même si on est dans le cyberspace

J’ai eu la chance d’être élevée au biberon de l’IRC alors que je ne savais pas que cela existait il y a un peu plus d’un an, par des gens qui étaient là pour un projet, une idée, aider d’autres gens, des inconnus, et qui se foutaient de savoir qui on est. L’important était  la (meme toute petite) pierre qu’on pouvait apporter à l’édifice. Je suis une fille, ils l’ont su très vite, et je n’ai jamais eu de problème avec eux. Puisque, encore une fois, il s’agissait du contenu et pas du contenant.

Aujourd’hui ces messieurs nous disent qu’arriver sur un IRC et dire que l’on est une fille, c’est mal.

Je suis une fille, et alors ?

Ce qui vous dérange, en fait, messieurs, ce n’est pas que je le dise, ou que d’autres le disent. Ce qui vous dérange, c’est votre réaction ou celle de vos copains qui vous font honte. Not more. Ce qui vous dérange c’est de voir la personne avec qui vous discutez comme une paire de boobs et pas comme une personne qui vous parle. Mais c’est vous qui avez un problème avec ça, pas la personne qui vous parle librement.

Le problème n’est pas que la nana ne cache pas sa féminité. Le problème et la manière dont vous interprétez cette féminité. Certains nous obligent à la cacher sous un voile, d’autre nous demandent de la cacher sous un pseudo. Et si on nous demandait ce qu’on en pense ?

Je suis une fille, mes copines sont des filles, ma mère est une fille (la tienne aussi, d’ailleurs), et toutes les filles que tu vois dans la rue sont aussi des filles, mon grand. Alors il faudra t’y faire, nous sommes partout. Et même sur Internet. Et ça, et bien il faudra l’accepter. Et il faudra te comporter comme tu le fais dans la rue quand tu te retiens de toucher les fesses  la meuf qui marche devant toi.

Il faudra être courtois, poli, et tu verras que plutôt que demander à une petite journaliste si elle suce, tu t’apercevras très vite qu’elle a aussi un cerveau et qu’elle peut être autant, voire plus, intelligente que toi. D’autant plus que des gens qui se présentent comme hors des clous, comme cogitant, comme voulant changer le monde se comportant comme ça… et bien ça donne juste une image conne et rétrograde de toute l’ensemble d’une communauté.

Je suis une fille

Même mon gynéco s’y est mis la semaine dernière « parce que dans quelques années… alors il faudrait penser à… »

Gné ?

et si j’ai envie de voyager ? baiser avec qui je veux ? profiter de mon chéri ? faire un gros doigt au mec qui a la trique dans le métro ? insulter des gens ? Passer trente ans et pas faire de gosse ?

Ah non ? ça fait pas partie du pack ?

On m’a juste dit que je suis une fille, pas que je devais rentrer dans des cases, me maquiller, me coiffer, faire la plante verte en mode déco pendant que les hommes parlent et faire un bébé parce qu’il faut en faire un.

Je suis une fille

Mais être une fille ce n’est ni avoir des boobs, ni parler d’une certaine manière, ni se taire, ni se poser en victime (surtout pas se poser en victime). Pour moi, être une fille c’est être une guerrière mais ce n’est qu’une définition toute personnelle.

Il y a autant d’interprétations du mot « fille » qu’il y a de nanas sur terre. Alors ne venez pas non plus nous coller les vôtres parce que vous ne savez juste pas ce que c’est qu’être une fille.

Je suis une fille, nous sommes là. Ca ne vous plait pas ? On fait remuer votre petit monde et votre bas ventre ? Ben faudra faire des provisions de vidéos parce que le monde autour de vous évolue et qu’aujourd’hui, on ne baisse plus les yeux quand on nous parle, et c’est un peu le meilleur cadeau qu’on pouvait faire à nos grands-mères qui se sont battues pour que nous puissions travailler, divorcer, étudier.

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Auteur : Ju

Manager en sécurité informatique, je travaille sur le secteur depuis plusieurs années après une reconversion réussie suite à 12 annés dans le journalisme. J'adore la recherche, Je suis certifiée Iso/CEI 27001 Lead Auditeur (PECB) – ISLA1006895-2015-09. Parfois, je donne des cours et des conférences, et j’ai eu deux livres publiés par un éditeur… il y a fort longtemps.

17 réflexions sur « Cachez cette féminité que je ne saurais voir »

  1. Bah oui ! et pas du tout imprévisible, en plus
    😉
    j’ai bien appris les règles. Si je me fais violer, ce sera parce que je porte une :mini jupe, si je me fais insulter c’est parce que je dis que je suis une fille, si on me regard dans le metro c’est parce que j’ai mis un décolleté.
    Quelles drôles d’idées ?
    Tu veux du café ?

  2. Il y a une subtilité que tu ne fais pas dans ton post. Est-ce qu’on révèle sa fémninité ou la met-on en avant ? Je m’explique.

    Tu prends l’exemple ou tu dis je suis partantE. Il est clair que dans un tel cas, ne pas révéler sa féminité va revenir à produire des phrases assez complexe pour éviter les accords du français.

    Il y a bien selon moi ici un problème, c’est celui du français. Pourquoi des mots (ici un adjectif) devrait être différent ? A-t-on aussi des accords spéciaux pour les noirs ?

    Tu as aussi l’autre possibilité, le fameux « Bonjour, je suis une fille, blablabla . . . ». La, c’est clairement mis en avant. Or, le sexe de la personne n’est pertinent que dans une activité : le sexe. Et on est pas sur un site de rencontre. Mettre en avant son sexe, et s’étonner d’avoir des réaction sexuées en face, voire s’en plaindre, c’est tout de même assez stupide.

    Il faut faire la différence entre ces deux comportements.

  3. là, je te comprends, mais je n’ai jamais vu quelqu’un faire ça, arriver et en disant « je suis une fille ». Mais je ne traine pas peut etre sur les irc qui attirent ce genre de personnes.
    Ensuite, les nouveaux ne connaissent pas les « regles » tout simplement et vont dire leur prénom, leur age, ou qu’ils sont un gars ou une fille, etc… c’est pas se mettre en avant, c’est juste arriver dans un lieu inconnu et se définir par un truc tout con qui leur passe par la tete.
    Pour les accords, je ne peux pas t’aider, ca remonte aux origines de la langue francaise !

  4. ah ben ça, c’est à madame oou monsieur qui a créé la maquette qu’il faut le dire. Le noir, ça repose les yeux, comme sur le terminal 😉

  5. Pour les accords, je ne peux pas t’aider, ca remonte aux origines de la langue francaise !

    C’est un problème plus sérieux que tu ne sembles le penser. Si la langue est sexiste, alors nous pensons et échangeons avec un outil sexiste. Ça a un effet structurant pervers sur la pensée.

  6. hmmm…. e tu verrais l’arabe à ce niveau là, c’est encore pire au niveau du genre.
    Par contre, j’adorais la conjugaison, qui est horrible, tu changes des trucs au début et à la fin des mots, tres tres tres coplexe mais interessant justement pour ça.
    La féminisation des termes, genre « docteure » ou « doctoresse » je suis contre. PAr contre, une langue, c »est une histoire… c’est aussi là dessus que tu construits.
    le laotien et le thai sont quasi la meme langue. Apres la révolution, les laotiens ont changé le son « le » en son « re » pour se démarquer. Tu dis « farang » en thai pour francais, « falang » en laotien, et quand tu apprends es mots, on t’en parle, et là, hop, tu vires et tu parles de l’histoire du pays, des Hmongs, des Amércais qui sont passés par là plus tard, etc.
    J’assimile une langue à une richesse, une porte d’entrée dnas la culture…

  7. L’article aborde un tas de domaines;exclusion" dans la vie d’une
    femme que dans ma grande sagesse (!) d’homme âgé je n’avais même pas
    soupçonnés! Pourtant comme chacun sait ou devrait savoir ‘homme sait
    tout ou presque sur les femmes ( il suffit de se référer aux
    déclarations du sénateur américain Todd Akin pour s’en convaincre).

    Je vais soumettre cet article à ma fille qui ne va pas manquer
    d’apprécier la façon dont les choses sont dites.
    ( J’apprends en discutant avec elle que même dans les jeunes
    générations les abrutis existent) et ils reproduisent les schémas de
    pensée (!) des mecs de mon âge ce qui est un comble!
    Pouvoir accéder au rang de vieux con quand on a pas atteint sa
    vingtième année est un bel exploit qu’il convient de saluer!
    Cordialement
    JD

  8. C’est un problème plus sérieux que tu ne sembles le penser. Si la langue est sexiste, alors nous pensons et échangeons avec un outil sexiste. Ça a un effet structurant pervers sur la pensée.

    L’égalité de droits et de devoirs ne doit pas être prétexte à nier, effacer, supprimer les différences.

  9. @Deuzeffe : +1

    @Nicocerise : merci, tu es gentil…. Si ca tourne, ce doit être que les gens cogitent, se posent des questions et réfléchissent… Mission accomplie !

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