Azyz Amami, un démocrate en prison

Facebooktwitterlinkedinmailby feather

Je me souviens d’Azyz ce soir-là…

Une de ces soirées à refaire le monde entre amis, rire, passer une bonne soirée autour d’un bon repas, payé par ceux qui le pouvaient. Une bonne soirée autour de quelques bières.

Je me souviens que nous avions pris le taxi ensemble pour aller chez notre ami commun. « T’as vu, comment on a gagné ? T’as vu ? »
Les élections étudiantes de 2012 étaient un succès pour les jeunes de l’UGTT. Azyz avait le sourire et moi des bières dans mon sac. C’était la période où des salafistes avaient retiré le drapeau tunisien du toit d’une université, une jeune femme qui tentait de le remettre en place avait pris des coups… la situation était tendue, les islamistes se cherchaient encore dans les facs et, à la surprise de quelques occidentaux, ce sont les jeunes communistes qui tiraient leur épingle du jeu.

Et ça, Azyz allait passer la soirée à le fêter. On écoutant la radio dans le taxi : « Tu entends ? Mais c’est trop bien ! » Azyz avait le sourire ce soir-là en arrivant à Sidi Bou Saïd.

azizhannan

Je me souviens d’Azyz ce soir d’élections.

Ils avaient fait la queue en plein soleil, pendant parfois trois ou quatre heures pour aller voter. On avait passé la journée à courir les bureaux de vote, saisir l’ambiance, rédiger nos papiers, faire nos directs…
Partout des gens qui nous disaient qu’ils votaient librement pour la première fois de leur vie, alors qu’ils étaient vachement vieux, des gens poireauter avec leur gosse « je veux qu’il voit ça, c’est historique… »
Partout de la joie. On était fin 2011 et la Tunisie votait pour la première fois librement.
Ce soir-là j’ai rejoint Azyz et quelques copains dans un bar enfumé du centre-ville de Tunis le temps d’une pause avant la résultats. On refaisait la journée autour de quelques bières et les copains, de jeunes tunisiens, prenaient en photo leur doigt magique, celui qu’ils avaient trempé dans l’encre au moment de voter (une technique pour éviter les fraudes).
Les mains se rapprochaient, on faisait des photos de grappes de doigts dont six mois après nous ne serions plus à qui ils appartenaient… sauf un. Au milieu de tous ceux-là, un doigt seul n’avait pas trempé dans l’encre.

Azyz n’avait pas voté.

Azyz s’est toujours battu contre Ben Ali et tout ce qu’il a pu faire de mal à son pays. En écrivant, en militant, en lisant aussi, énormément et partageant sa culture avec qui voulait bien l’entendre. Azyz s’est battu pendant des années pour que ce jour de liberté, celui où les Tunisiens auraient enfin le droit de choisir librement qui allait diriger leur pays. Azyz s’est battu pour que son pays ait le droit de vote.
« Mais moi je ne vote pas parce que je suis anarchiste… »
Azyz souriait, le bar se remplissait, partout des doigts bleus se levaient.
Et puis je l’ai vu, ce grand gaillard, ce costaud, e mettre à pleurer. La joie, l’émotion, un peu de tout ça et quelques gorgées pour refaire ce demain dont on ne savait pas de quoi il serait fait… Mais ils seraient plus libres que la veille et partager la joie que procure ce sentiment était un cadeau magnifique. Azyz pleurait, alors je l’ai pris dans mes bras. On l’a tous pris dans nos bras à ce moment-là, je crois. Et puis je l’ai laissé à ses amis, le travail m’attendait, ils allaient ouvrir le bureau de vote pour le décompte.

Nous, occidentaux parlons de la liberté sans trop savoir ce à quoi elle peut bien ressembler. La liberté se gagne, et Azyz est allé la chercher avec les dents.

Azyz s’est fait arrêter il y a trois jours. Trois nuits à dormir en prison.

Il en a passé, des jours, en prison, avant, pendant et après cette révolution de 2011 : « Je me fait arrêter tellement souvent qu’à l’école de police ils doivent avoir une épreuve qui doit s’appeler cogner Azyz Amami, » disait-il, avec le sourire qu’on lui connaît, à une jeune étudiante en journalisme que je lui avais présentée en 2012.
Même si on est au mois de mai et qu’on est en pleine période d’examens, ça serait chouette, les loulous, que vous nous rendiez Azyz. Pas juste parce que c’est mon ami, mais parce que c’est quelqu’un de bien… vraiment.
(merci)

This post has already been read 2737 times!

twitterlinkedinby feather

Auteur : Ju

Manager en sécurité informatique, je travaille sur le secteur depuis plusieurs années après une reconversion réussie suite à 12 annés dans le journalisme. J'adore la recherche, Je suis certifiée Iso/CEI 27001 Lead Auditeur (PECB) – ISLA1006895-2015-09. Parfois, je donne des cours et des conférences, et j’ai eu deux livres publiés par un éditeur… il y a fort longtemps.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *