Précarité des pigistes

Deux sorties cette semaine en rapport avec la précarité des pigistes… et pas que :

Deux sorties cette semaine en rapport avec la précarité des pigistes… et pas que :

newsD’abord ce papier qui rappelle que les pigistes au Québec ne touchent plus que 59% de ce qu’ils touchaient en 1981 en termes de revenus. Le papier soulève aussi des questions de différences salariale à niveau égal, travail égal et pour le même média entre hommes et femmes et rappelle que les coupes budgétaires interviennent surtout sur le temps de préparation des reportages, et c’est l’information, bien entendu, qui en pâtit.

Cet article de Slate, au dela de pointer le vieillissement de la profession par la moyenne d’age grandissante des journalistes encartés, permet de rappeler le fait que les jeunes journalistes, souvent pigistes et donc précaires, ont du mal à obtenir leur carte de presse, faute de revenus suffisant. Il est donc avant tut question de précarisation. 61,2% des premières demandes de carte de presse sont adressées par des journalistes en CDD ou à la pige. L’article rappelle aussi l’absence de femmes aux postes de direction. Elles ne représentent que 26,2% des directeurs de publication et 34% des rédac chefs.

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Pigistes, pas pigeons

Aides à la presse, le raport de la cour des comptes

La cour des comptes, dans son dernier rapport ne s’intéresse pas qu’à nos paires de lunettes. L’abattement fiscal des journalistes est aussi porté au débat.

La cour des comptes, dans son dernier rapport ne s’intéresse pas qu’à nos paires de lunettes. L’abattement fiscal des journalistes est aussi porté au débat.

7650 euros sont à déduire des impôts pour une personne ayant travaillé à plein temps tout au long de l’année.

A cela, il faut ajouter qu’avec cet abattement, les journalistes ne déduisent aucun frais réels qu’ils s’agisse de déplacements, abonnements de train, par exemple, pour ceux qui se rendent au travail en TER, frais d’essence, contrairement à la majorité des français qui peuvent déduire tout ou partie de ces frais de leur déclaration. Le journaliste pigiste doit aussi investir pour pouvoir travailler : ordinateur personnel parfois haut de gamme pour faire du montage vidéo ou du traitement photo, le matériel de captation son/photo/vidéo (plus « et » que « ou » le pigiste devant pour s’en sortir être multimédia).

Les pigistes, par exemple, qui partent faire de sujets à l’étranger, paient tous leurs déplacements, logements sur place, etc. et toucheront finalement beaucoup moins que ce qui est écrit sur sur leurs fiches de paie, puisqu’il faudra déduire les frais de visa, transports, etc… de la somme gagnée… Ce qui dans certains cas peut se révéler ardu.

J’ai quasi toujours dépassé, parfois même de beaucoup, les frais avancés, mais il m’est aussi arrivé d’en sortir plus que je n’en n’ai eu à l’arrivée. C’est le cas de mon déplacement au Soudan, par exemple, où tout était très cher et malgré l’hébergement en couchsurfing une partie du voyage, le fait d’utiliser des touk touks et petits bus locaux, j’ai voyagé à pertes. En gros, j’ai payé pour travailler.

Mais pas la peine d’aller si loin, il suffit de se rendre dans la plupart des capitales européennes pour voir les factures s’empiler très vite.

Alors on jongle.

Le rapport fait d’ailleurs état de la condition précaire des pigistes :

Si la profession de journaliste ne semble donc pas, en moyenne, défavorisée d’un point de vue salarial, la situation des journalistes pigistes ou en contrat à durée déterminée, en particulier des jeunes journalistes, pourrait conduire à nuancer sensiblement ce constat.

 Les fois où on gagne bien sa vie, on met de côté pour celles où on aura beaucoup de frais… Je parlais déjà de la situation des pigistes ici ou encore là.

Je doute d’ailleurs, en cas de suppression de cet abattement, que l’Etat y soit gagnant puisque les déclarations de frais réels pourraient être assez importantes, plus que cette allocation.

L’abattement, c’est quoi ?

Pour un journaliste ayant travaillé à temps partiel, à mi-temps ou ayant connu des périodes de chômage, la déduction est à calculer au prorata. Pour quelqu’un qui aurait travaillé 10 mois à temps plein, par exemple, il faut calculer 7650/12 = 637,5 (pour un mois) x 10 = 6375 euros à déduire.

Avant 1998, cet abattement concernait 30 % des revenus des journalistes. Finalement, ceux qui avaient de gros salaires, bossaient à plein temps, déduisaient beaucoup plus que les pigistes ou les personnes ayant enchaîné quelques CDD tout au long de l’année qui, avec leur rémunération rikiki, avaient droit à un abattement tout aussi rikiki.

C’est en 1998 que les choses ont changé de manière plus équitable. Tout le monde dit déduire la même somme, une énorme bouée d’oxygène pour les plus précaires d’entre nous, une broutille pour les plus hauts revenus.

Ce que dit la cour des comptes

Mis à part le statut des pigistes, la grande disparité des revenus, tant pour les CDI que pour les pigistes, il est question de penser à aider les journalistes et non plus (ou moins) les organes de presse :

Dans le cadre de l’examen du projet de loi de finances initiale pour 2013 au Sénat, le ministre délégué au budget confirmait cette analyse à l’occasion de l’examen d’amendements tendant à réduire cet avantage fiscal : « En apparence, [cette mesure] vise à avantager une profession. En réalité, son objectif est d’aider les entreprises de presse, entreprises industrielles qui rencontrent, on le sait, d’extraordinaires difficultés […]

 Ce qu’il ressort de la lecture de l’ensemble du document c’est qu’il y a vraiment (beaucoup) trop d’aides à la presse, reste à savoir si la grande précarité dans laquelle se trouvent les pigistes sera prise en compte en cas de réforme.

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Le rapport spécifique à la presse
Le papier clairvoyant de Jacques Rosselin

Merci à Bruno pour les idées de dépenses des journalistes pigistes auxquelles je n’avais pas pensé.

Repenser la rédac web

On a appris ces derniers jours que plusieurs sites de médias se sont fait berner par de faux experts, de faux spécialistes, qui n’étaient rien d’autre des boites de comm faisant de la publicité de manière déguisée. Le procédé est habile. Il est issu de l’engouement qui entoure la course aux clics, aux dépends du fond.

On a appris ces derniers jours que plusieurs sites de médias se sont fait berner par de faux experts, de faux spécialistes, qui n’étaient rien d’autre des boites de comm faisant de la publicité de manière déguisée. Le procédé est habile. Il est issu de l’engouement qui entoure la course aux clics, aux dépends du fond.

La course aux clics, on en parlait ici au mois de mars, en marge d’un papier de Ragemag qui décrivait très bien comment nous sommes devenus des putes à clics.

Plus il y a de publications, plus il y a potentiel à clics, plus le media et ses ressources seront hauts dans les page ranks de google. Pendant quelques temps, les « journalistes » qui faisaient du copy/paste de dépêches étaient plutot tranquilles, payés pour du secrétariat. Puis il a fallu se mettre un peu à travailler et modifier quelque peu les papiers puisque les doublons sont remarqués et désindexés. La mention « La redac avec (ajoute ici le nom de l’agence) » a remplacé le simple nom de l’agence en signature.

L’autre conséquence, on nous l’apprend aujourd’hui, c’est la floraison de ces pseudo experts. Ces experts, sont souvent là à titre gracieux, de sympathiques contributeurs qui font du remplissage, et donc du clic, sans rien demander en retour.

Les textes sont commentés, ça buzz plus ou moins… Ils sont blogueurs, chercheurs, parfois en mal de reconnaissance, parfois hyper compétents dans un domaine qui a fait qu’ils n’ont pas choisi l’écriture et se font aussi plaisir en grattant en ligne…  Peu importe, pour le patron, entendez celui qui paie les pigistes au lance pierre, celui qui promet des abonnements gratuits aux blogueurs qui n’en voient jamais la couleur, c’est toujours du gratuit, et c’est toujours du clic, donc c’est bon.

Quitte à s’en ficher un peu de qui écrit quoi.

Je me souviens des critiques faites à l’encontre de Wikipedia, au tout début, alors qu’ils y avait encore peu de relecteurs et qu’on pouvait écrire des conneries sur Nana Mouskouri ou la physique nucléaire sans se faire toper pendant une semaine et parfois plus, alors qu’aujourd’hui, on y trouve de bonnes équipes, dans beaucoup de langues, et que les contributeurs font un gros travail de relecture, correction, amélioration et vérification.

Là, on est à l’an 1 de la contribution sur les sites de médias. C’est un peu du open bar, suffit de bien écrire, de faire plus ou moins de bruit ou de clics, et le tour est joué… Et les boites de comm auraient eu bien tort de se priver de ce vide  en termes de gestion des contenus. Après tout, c’est leur job.

Il faut maintenant passer à l’an 2, celui des vérifs, avant d’accepter n’importe qui. Non, les baquets, c’est fini. Ce qui demande du travail et de l’investissement de la part des médias. Ou alors, un réinvestissement en rédaction, faire de nouveau appel aux journalistes présents sur leur secteur depuis des années et qui maitrisent leur sujet… Mais il faut pour cela repenser les médias en ligne en termes d’information et de fond, avec le lecteur, et non plus de course aux clics.

Qatar, les secrets du coffre-fort

Le Qatar, ce petit pays dont nous ne connaissons rien mis à part le sentiment général de peur quand le pays investit dans les banlieues françaises, nous est raconté par Christian Chesnot et Georges Malbrunot, deux journalistes qui travaillent sur la zone géographique au sens large et ce pays en particulier depuis plusieurs décennies.

Le Qatar, ce petit pays dont nous ne connaissons rien mis à part le sentiment général de peur quand le pays investit dans les banlieues françaises, nous est raconté par Christian Chesnot et Georges Malbrunot, deux journalistes qui travaillent sur la zone géographique au sens large et ce pays en particulier depuis plusieurs décennies.

Ils nous expliquent comment tout le système est (bien) géré parla famille Al-Thani au pouvoir, alliant Industrie, économie, politique, culture, diplomatie, sport, et éducation, chaque membre de la famille est responsable d’un secteur.

Qatar

Au fils qui deviendra un jour émir l’armée et le sport, à la fille qui s’est prise d’une passion pour l’art contemporain, la culture, à la plus intelligente, un poste politique au sein du cabinet de l’émir, à l’oncle une entreprise, etc…

Au sommet de la pyramide, un trio composé de l’émir visionnaire qui a transformé un tas de sable en ce qu’est le Qatar aujourd’hui, sa seconde femme, Cheika Moza, sorte de Lady Di des terres arabes qui finance aujourd’hui une part importante du budget de l’UNESCO et se bat pour accroître la place de la femme dans la société, et HBJ, un indétrônable ministre déjà là du temps de l’ex émir.

L’ensemble du bouquin porte sur les changements au Qatar, les investissements, le soft power, l’argent, bien entendu, mais au delà des informations très détaillées sur le pays, on voit en toile de fond quels rapports le pays entretien avec ses voisins mais aussi avec les personnages politiques français.

On y apprend que Dominique de Villepin est un grand ami de la famille, que Rachida Dati y passait le plus clair de son temps à une époque et a fait placer sa sœur à un poste clé dans le pays, que de nombreux politiques, de droite comme de gauche, s’y sont cassé les dents en tentant d’aller leur vendre des équipements, attirés par les rétro commissions qui en résultaient…

Un bouquin de journalistes à lire si vous ne connaissez rien au Qatar. On y apprend tout de la démesure, des jeux diplomatiques, de l’intelligente stratégie de cet émir qui donne la fausse impression d’être un doux rêveur, des investissements du pays dans les banlieues françaises, non pas pour les « islamiser » comme on a pu le lire ça et là, mais pour former et repérer des talents arabophones puisque le Qatar manque cruellement de compétences.

  • Et pour en savoir plus, une vidéo qui résume très bien le bouquin

[youtube]http://youtu.be/QNHESltX-B8[/youtube]

Wikileaks, 3 nouveaux Insurance Files

Cet après-midi, aux environs de 16h, heure française, le verdict tombera dans le cadre du procès Manning. L’info est passée presque inaperçue au beau milieu de la tempête Miranda et tout ce qu’elle relève comme problèmes en termes de liberté de la presse et secret des sources, mais Wikileaks a sorti deux nouveaux fichiers chiffrés. De son côté, la police s’acharne sur le Guardian.

Cet après-midi, aux environs de 16h, heure française, le verdict tombera dans le cadre du procès Manning.

L’info est passée presque inaperçue au beau milieu de la tempête Miranda et tout ce qu’elle relève comme problèmes en termes de liberté de la presse et secret des sources, mais Wikileaks a sorti trois nouveaux fichiers chiffrés. De son côté, la police s’acharne sur le Guardian.

 https://twitter.com/wikileaks/status/369949721915179009

Jusqu’ici, un Insurance File planait au-dessus de la tête d’Assange. Wikileaks a promis de divulguer la clé de déchiffrement s’il arrivait malheur à son fondateur et, par conséquent, de révéler au monde les informations que contient ce dossier.

Or, à quelques jours du verdict Manning et peu après les révélations d’Edward Snowden, trois nouveaux fichiers (3.6 GB, 49 GB and 349 GB) apparaissent, comme expliqué dans le twitt ci-dessus. Wikileaks en profite pour faire le décompte des jours de prison, comme si l’opération était réitérée afin de protéger les deux lanceurs d’alerte. Leur taille surprend aussi(EN).

** Merci particulier à Vigdis et à son œil de lecteur bienveillant **

  • Les liens qui vont bien

Qui est Bradley Manning ?
En savoir plus sur les Insurance Files
Lavabit
, Snowden et la vie privée
Quand Juan s’interroge sur les lanceurs d’alerte
Miranda, les révélations du Guardian
En 2011, Wikileaks publiait de la doc sur la surveillance des cables Internet Soumarins
Le parti Wikileaks est créé

Conférences

Tu te souviens, lecteur, de ce long tunnel sans billet et de ce week-end où j’ai enchaîné les confs ?

Tu peux aujourd’hui voir le résultat. Direction la NDH2k13 avec Hicham. Nus parlons de Social Engineering et journalisme… et on s’est plutôt bien fait plaisir dans ce talk.

Tu te souviens, lecteur, de ce long tunnel sans billet et de ce week-end où j’ai enchaîné les confs ?

Tu peux aujourd’hui voir le résultat. Direction la NDH2k13 avec Hicham. Nus parlons de Social Engineering et journalisme… et on s’est plutôt bien fait plaisir dans ce talk.

Et ici, on papote FAI associatifs et modems 56K à PSES avec Domi.

  • Les liens qui vont bien

Pourquoi je m’investis dans un FAI associatif
SE et journalisme et les basiques sur le terrain
Les confs de la NDH2k13
Les confs de PSES2013

Boulot de nénette

Un article que m’a fait passer Robin, le collègue belge, dans lequel une journaliste pigiste italienne actuellement en Syrie, Francesca Bori, nous parle de son quotidien, mais aussi et surtout, de sa condition de pigiste. J’ai tenté de le traduire, l’original en Anglais est ici. Elle y parle de la solitude, des difficiles conditions de travail et surtout du fait que les red. chefs nous mettent parfois en danger malgré eux.

C’est toi qui lis, aujourd’hui, lecteur.

Un article que m’a fait passer Robin, le collègue belge, dans lequel une journaliste pigiste italienne actuellement en Syrie, Francesca Bori, nous parle de son quotidien, mais aussi et surtout, de sa condition de pigiste. J’ai tenté de le traduire, l’original en Anglais est ici. Elle y parle de la solitude, des difficiles conditions de travail et surtout du fait que les red. chefs nous mettent parfois en danger malgré eux.

« Il m’a finalement écrit. Après plus d’un an à travailler en freelance pour lui, année au cours de laquelle j’ai contracté la typhoïde et reçu une balle dans le genou, mon éditeur a regardé les nouvelles et a pensé que j’étais parmi les journalistes italiens qui avaient été enlevés. Il m’a envoyé un courriel qui disait: « Si vous obtenez une connexion, pourriez-vous tweeter votre détention ? »

Le même jour, je suis rentrée dans la soirée d’une base rebelle où je logeais au milieu de l’enfer qu’est devenu Alep, et au milieu de la poussière et de la faim et de la peur, j’espérais trouver un ami, un mot gentil… Au lieu de cela, j’ai trouvé seulement un autre e-mail de Clara, qui a passé ses vacances chez moi en Italie. Elle m’a déjà envoyé huit messages qu’elle qualifiait d' »Urgent! ».

Aujourd’hui, elle est à la recherche de mon badge de spa. Elle veut y entrer gratuitement. Le reste des messages dans ma boîte de réception étaient comme celui-ci: « bon papier aujourd’hui, brillant comme ton livre sur l’Irak. » Malheureusement, mon livre ne traitait pas de l’Irak, mais du Kosovo.

 Les gens ont cette image romantique du journaliste indépendant, celui qui a troqué la certitude d’un salaire régulier pour la liberté de couvrir des histoires fascinantes. Mais nous ne sommes pas libres du tout, c’est juste le contraire ! La vérité est que la seule possibilité de trouver des piges aujourd’hui est de rester en Syrie… où personne d’autre ne veut rester.

Et même pas à Alep, pour être précise, je dois rester sur la ligne de front. Parce que les éditeurs, de retour en Italie, ne nous demandent que sang et bang-bang. J’écris sur les islamistes et leur réseau d’entraide, les ramifications de leur pouvoir. Ce sujet est certainement plus complexe à construire qu’un papier sur la zone de frictions. Je m’efforce d’expliquer, en plus de me déplacer et on me répond : « Qu’est-ce que c’est? Six mille mots et personne n’est mort? « 

En fait, j’aurais pu écrire un papier sur Gaza. Mon éditeur m’a demandé une pige sur Gaza, parce que Gaza, comme d’habitude, a été bombardée. J’ai reçu ce message: « Vous connaissez Gaza par cœur », écrit-il. « Qui se soucie si vous êtes à Alep? »

Exactement.

La vérité, c’est que je me suis retrouvé en Syrie parce que j’ai vu les photos d’Alessio Romenzi, entré clandestinement à Homs quand personne n’était encore au courant de l’existence de cette ville. J’ai vu ses images tandis que j’écoutais Radiohead. Ces yeux me regardaient, les yeux des gens qui sont tués par l’armée d’Assad. Un par un, et personne n’avait encore entendu parler d’un endroit appelé Homs. Un étau serré autour de ma conscience, et je devais aller en Syrie immédiatement.

Mais si vous écrivez d’Alep, de Gaza ou de Rome, les éditeurs ne voient aucune différence. Vous êtes payé les mêmes 70 $ par article. Même dans des endroits comme la Syrie, où les prix flambent en raison de la spéculation effrénée.

Par exemple, dormir dans cette base rebelle, sous les les tirs des mortiers, sur un matelas à même le sol, en buvant cette eau jaunâtre qui m’a donné la typhoïde, me coûtait 50 $ par nuit, une voiture coûte 250 $ par jour. Si vous souhaitez minimiser les risques, impossible de payer l’assurance qui coûte presque 1000 $ par mois… impossible de se permettre un fixeur ou un traducteur.

Vous vous retrouvez seul dans l’inconnu.

Les éditeurs sont bien conscients que vous payer 70 $ par article vous pousse à économiser sur tout. Ils savent aussi que si vous arrive d’être sérieusement blessé, il est tentant d’espérer ne pas survivre, parce que vous ne pouvez pas vous permettre d’être blessé. Ils achèteront votre article de toute façon, même si ils n’auraient jamais acheté un ballon de foot Nike fabriqué à la main par un enfant pakistanais.

Avec les nouvelles technologies de communication, il ya cette tentation de croire à la vitesse est l’information. Mais cette croyance est basée sur une logique autodestructrice : Le contenu est maintenant normalisée, et votre journal, votre magazine, n’a plus aucun caractère distinctif, et donc il n’y a aucune raison de payer le travail d’un journaliste de terrain. Pour lire les news, j’ai Internet et c’est gratuit.

La crise d’aujourd’hui est basée sur le fait que les médias n’ont pas de lectorat. Faux, les lecteurs sont toujours là, et contrairement à ce que croient de nombreux éditeurs, ils sont intelligents et demandent de la simplicité sans simplification. Ils veulent comprendre, pas simplement savoir.

Chaque fois que je publie un témoignage sur la guerre, je reçois une dizaine de mails de gens qui me disent : « Bon article, beau portrait, mais je veux comprendre ce qui se passe en Syrie. » Et j’aimerais répondre que je ne peux pas présenter un papier d’analyse, parce que les éditeurs ne ferait que me répondre : « Qui pensez-vous être, gamine ? », même si j’ai des diplômes, j’ai écrit deux livres, et j’ai passé 10 ans dans les différentes guerres, d’abord en ONG  et maintenant en tant que journaliste. Ma jeunesse, pour ce que ça vaut, a disparu lorsque j’ai été éclaboussée des morceaux de cerveaux tombés sur moi en Bosnie, j’avais 23 ans.

Les pigistes sont des journalistes, même de seconde classe

S’il n’y a que des pigistes ici, en Syrie, c’est parce que c’est une sale guerre, une guerre du siècle dernier. C’est la guerre des tranchées entre les rebelles et les loyalistes qui sont si proches qu’ils se parlent en criant tout en se tirant dessus. La première fois que vous arrivez sur la ligne de front, vous ne pouvez pas le croire, avec ces baïonnettes que vous n’avez vu que dans les livres d’histoire.

Les guerres d’aujourd’hui sont des guerres de drones, mais ici, ils se battent mètre par mètre, rue par rue, et c’est foutrement effrayant. Pourtant, les éditeurs de retour en Italie vous traitent comme un enfant, vous obtenez une photo en première page, et ils disent que vous avez juste eu de la chance d’être au bon endroit et au bon moment. Vous obtenez un exclusivité, comme celle que j’ai écrit en septembre dernier sur la vieille ville d’Alep : Un site du patrimoine mondial de l’UNESCO, en feu car les rebelles et l’armée syrienne se battaient pour son contrôle. J’ai été le premier journaliste étranger à entrer, et les éditeurs ont dit : « Comment puis-je justifier mon rédacteur n’était pas en mesure d’entrer alors que vous avez réussi ? » J’ai obtenu cette réponse via un e-mail d’un éditeur à propos de cette histoire: « Je vais acheter , mais je vais le publier sous le nom du journaliste de ma rédaction.« 

Et puis, bien sûr, je suis une femme

Un soir, récemment, j’étais assise dans un coin lors de bombardements. Un autre journaliste s’approche, il me regarde de haut en bas et dit : « Ce n ‘est pas un endroit pour les femmes ». Que pouvez-vous dire à ce gars ? Idiot, ce n’est pas un endroit pour tout le monde. Si j’ai peur, c’est parce que je suis saine d’esprit. Parce qu’Alep pue la poudre et la testostérone. Tout le monde est traumatisé : Henri, qui ne parle que de guerre; Ryan, qui prend des amphétamines.

Et pourtant, à chaque enfant que nous voyons se faire tuer, les gens viennent seulement vers moi, une femme « fragile », et veulent savoir comment je vais. Et je suis tenté de répondre : je vais comme vous. Et les soirs où je me drape dans une expression de mal être, en fait, ce sont les soirées où je me protéger, chasser toute émotion et de sentiment, ce sont les soirées où je me sauve.

La Syrie n’est plus la Syrie. C’est une maison de fous

Il y a ce gars italien qui était au chômage et qui a rejoint Al-Qaïda. Sa mère le recherche autour d’Alep pour lui donner une bonne raclée. Il y a ce touriste japonais qui se trouve sur la ligne de front, parce qu’il dit qu’il a besoin de deux semaines « frissons », un suédois diplômé d’une école de droit qui est venu de rassembler des preuves de crimes de guerre, des musiciens américains avec la même barbe que Ben Laden qui expliquent que cela les aide à se fondre dans la masse même si leurs barbes sont blondes (Ils ont apporté des médicaments contre le paludisme, même s’il n’y a pas de paludisme ici et en distribuent en jouant du violon).

Il y a les différents responsables des différentes agences des Nations Unies qui, quand vous leur dites que vous connaissez un enfant avec une très grave maladie, qu’ils  pourraient aider ses parents et lui à passer en Turquie pour le traitement, répondent qu’ils ne peuvent pas, car il n’y a qu’un seul enfant, et ils traitent seulement de l' »enfance » dans son ensemble.

Mais nous sommes reporters de guerre, après tout, n’est-ce pas?

Une bande de frères (et sœurs). Nous risquons nos vies pour donner une voix aux sans-voix. Nous avons vu des choses que la plupart des gens ne verront jamais. Nous sommes une richesse d’histoires à la table du dîner, les potes qui tout le monde veut inviter. Mais le sale secret est que, au lieu d’être unis, nous sommes nos pires ennemis.

Eet la raison pour laquelle nous sommes payés 70 $ par article n’est pas qu’il n’y a pas d’argent, Il y a toujours de l’argent pour un article sur les copines de Berlusconi. La vraie raison, c’est que quand vous essayez de vendre un sujet pour 100 $, il y aura forcément quelqu’un d’autre prêt à le faire pour 70 $.

Pourtant, nous faisons semblant d’être ici afin que personne ne soit capable de dire : « Mais je ne savais pas ce qui se passe en Syrie. » Nous ne sommes pas vraiment ici juste pour obtenir une récompense, pour gagner en visibilité. Nous sommes ici pour nous contrecarrer les uns les autres comme s’il y avait un Pulitzer à notre portée, quand il n’y a absolument rien.

Nous sommes coincés entre un régime qui vous accorde un visa seulement si vous êtes contre les rebelles et les rebelles qui, si vous êtes avec eux, vous permettent de voir que ce qu’ils veulent que vous voyiez.

La vérité est que nous sommes des pions d’un jeu d’échecs

Deux ans plus tard, nos lecteurs se souviennent à peine où Damas est, et le monde décrit instinctivement ce qui se passe en Syrie comme « ce chaos » parce que personne ne comprend rien au sujet de la Syrie. Uniquement, le sang, le sang. Nous montrons des photos au monde comme cet enfant de 7 ans avec une cigarette et une kalachnikov. Il est clair que c’est une photo artificielle, mais elle fait le tour du monde via les journaux et les sites Web en mars. Tout le monde criait : « Ces Syriens, ces Arabes, quels barbares ! »

Quand je suis arrivée ici, les Syriens m’arrêtaient pour me dire : « Nous vous remercions de montrer au monde les crimes du régime » Aujourd’hui, un homme m’a arrêtée, il m’a dit: « Honte à vous. »

 Avais-je vraiment comprendre quelque chose de la guerre ? Je n’aurais pas la distraction d’écrire sur les rebelles et les loyalistes, les sunnites et les chiites. Vraiment, la seule histoire à raconter sur cette guerre est de savoir comment vivre sans crainte. Tout pourrait se terminer en un instant.

Si je le savais, je n’aurais pas eu si peur d’aimer, d’oser, dans ma vie, au lieu d’être ici.

Maintenant, en me serrant dans ce coin rance et sombre, regrettant désespérément tout ce que je n’ai pas fait, tout ce que je n’ai pas dit. Vous qui demain serez encore en vie, qu’attendez-vous pour cela ? Pourquoi n’aimez-vous pas assez ? Vous qui avez tout, pourquoi avez-vous tellement peur? »

  • Les liens qui vont bien

Sur la responsabilité du lecteur face au contenu des média
Sur les red-chefs et la sécurité des reporters
Sur le statut du pigiste

Non, ce n’est pas (que) la faute de Google

Les patrons de presse n’ont pas su prendre le tournant du Web, comme Nicolas le souligne aussi. Au lieu d’apporter du contenu supplémentaire à l’instar de sons ou de vidéos, ils se bornent à reproduire les articles de la version papier, ou à du copy-paste de dépêche.

Je viens e finir ce très très bon papier de Margin Call sur comment Google, petit à petit, filialise les entreprises de presse. C’est intéressant et bien pensé. Il n’a pas tort, notre Eric, que j’ai d’ailleurs eu le plaisir de croiser entre deux avions. Le président du directoire du Monde lui donne d’ailleurs raison en répondant à la dernière question de l’interview :

« Google a ouvert au passage la possibilité aux éditeurs de profiter de leurs serveurs publicitaires et de leurs outils afin d’optimiser leurs revenus publicitaires. On comprend l’intérêt de Google à faire du business avec les éditeurs de presse, mais nous sommes ici à des années-lumière du point de départ de la négociation. C’est tout le talent de Google ! »

Les patrons de presse n’ont pas su prendre le tournant du Web, comme Nicolas le souligne aussi. Au lieu d’apporter du contenu supplémentaire à l’instar de sons ou de vidéos, ils se bornent à reproduire les articles de la version papier, ou à du copy-paste de dépêche.

Face à la richesse que pouvait apporter Internet et que nous attendions tous vis-à-vis des changements positifs dans notre métier, ils ont préféré faire à leur manière de gens qui ne connaissent pas et ne se donnent pas la peine d’apprendre. De loin, ils ont décidé qu’ils n’en n’exploiteraient qu’une toute petite partie.

Alors oui, c’est vrai le Guardian qui a magnifiquement pris le virage du Web, perd beaucoup sur le papier et fonctionne à pertes. On se demande si le papier survivra bien longtemps. Ce qui est sûr, c’est que le site, lui, a encore de beaux jours et de belles expériences devant lui.

Et si on parlait de liens hypertexte ?

Horreur ! Mais vous vous rendez compte, ma bonne dame ! Les lecteurs iraient cliquer ailleurs ! Et alors ? ce n’est pas parce que du contenu intéressant et complémentaire est ailleurs que le lecteur ne viendra plus jamais chez toi, ce n’est pas parce qu’il consultera un lien que ce sera la fin du monde. Au contraire, il appréciera que tu partages ce contenu, ton lecteur. C’est un peu la base de l’Internet, le partage, non ?

Pas pour eux… On partage, mais chez nous et entre nous.

Pour les patrons de presse, non, il y a Google. Et google, plus on te clique, plus tu remontes (oui, c’est ce qu’on se dit dans un petit cerveau de patron de presse). Alors les liens hypertexte, c’est seulement vers des articles du dit média, pas d’autres… Sinon, c’est les autres qui vont remonter et…. Bravo le partage, on file de la viande froide pour agrémenter une dépêche insipide.

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J’avais déjà écrit sur cette société de l’immédiateté qui a transformé notre métier. Les gens consomment et n’attendent plus pour avoir de l’info fouillée, mise en perspective et les patrons de presse l’ont bien compris. Tellement bien, même, que les sites de médias et médias en ligne sont les seuls à ne pas avoir de grilles de salaires avec des tarifs de base syndicaux pour les plein temps ou les piges, comme en radio, télé ou presse écrite… Ce qui permet toutes les dérives, y compris l’emploi au SMIC de gens qui ne sortent jamais en reportage et se contente de copier de la dépêche toute la journée en attendant de trouver un meilleur boulot. Et ce n’est pas faute d’essayer. Mais le SNJ se fait refouler à chaque fois. Par ailleurs Acrimed pointe du doigt la précarité grandissante dans le secteur :

« en 2012, plus de 61 % des cartes accordées à des nouveaux entrants dans la profession l’ont été à des journalistes pigistes ou en CDD. »

Le voilà, le vrai fléau, les patrons de presse ont créé sur Internet, mais à défaut d’y inclure du contenu, ils se contentent de faire du remplissage. Les seuls qui s’en sortent sont ceux qui produisent réellement de l’info, Mediapart et Arrêt sur Images. Elle n’était pas plus difficile que ça à trouver, cette solution. Produire du contenu, se donner le temps d’enquêter, faire de l’info au vrai sens du terme.

Ah non, il fallait gaver les consommateurs comme des oies, et aujourd’hui, ils sont plus exigeants. Alors se détournent petit à petit, de ces médias qui n’ont de rapport à Internet que le fait d’être en ligne.

Alors courrez, courrez après le clic, des fois que vous loupiez le train du référencement. En attendant, vous coulez et vous entraînez les journalistes avec vous.

Merci à  NS Newsflash pour l'illustration CC/Flickr

Liberté de la presse, RSF sort son classement

RSF vient de sortir son classement mondial de la liberté de la presse. Et c’est pas joli joli à voir… Le Turkménistan, la Corée du Nord et l’Erythrée se partagent la fin du classement (oui, il y a pire que la Syrie, 176e) alors que la Finlande, les Pays-bas et la Norvège caracolent en tête, comme l’année dernière.

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RSF vient de sortir son classement mondial de la liberté de la presse. Et c’est pas joli joli à voir… Le Turkménistan, la Corée du Nord et l’Erythrée se partagent la fin du classement (oui, il y a pire que la Syrie, 176e) alors que la Finlande, les Pays-bas et la Norvège caracolent en tête, comme l’année dernière.

Plus généralement, le rapport fait état, en page 2, du fait que les pays dits « démocratiques » occupent la tête du classement, même si tout un tas de critères entrent en jeu à l’instar du cadre juridique local. La Hongrie et la Grèce enregistrent toutefois des chutes vertigineuses, la première pour cause de changements législatifs, la seconde du fait du contexte social désastreux. Enfin, le Japon perd 31 places et se retrouve 53e alors que ce pays se classe généralement très bien. La cause ? La censure autour des accidents nucléaires de l’année passée.

On est contents pour eux

Au rayon des bonnes nouvelles, le Malawi prend 75 places d’un coup, les exactions de Mutharika étant relayées à un lointain passé, la côte d’Ivoire enregistre sa meilleure position depuis 2003 et la Birmanie, dont on connaît les efforts politiques permettant enfin aux opposants à la junte de s’exprimer, pour la première fois ne fait plus partie des quinze pays du bas de classement, une sortie historique puisque le pays s’y trouvait depuis 2002.

On part en vacances ?

Ainsi, donc, la Syrie (176e), le Yémen (169e), l’Iran (174e), le Soudan (170e), la Chine (173e), Cuba (171e ) échappent au bas du tableau, mais de justesse. Le rapport précise que L’Iran se distingue par les pressions exercées sur les familles des journalises locaux.

La région de l’Afrique de l’Est est qualifiée de « cimetière pour journalistes ». En Somalie, ils ont été 18 à trouver la mort. En Erythrée, sept journalistes n’ont pas survécu à leur détention ou se sont suicidés.

De l’autre côté de l’Atlantique, la Bolivie (109e) se distingue par des attentats contre des médias locaux. Au Venezuela (117E) RSF a enregistré 170 cas de violences faites aux journalsites.

Au Laos, ce n’est pas une surprise, les médias locaux dépendent toujours du ministère de l’information et de la communication, ce qui n’aide pas vraiment à avoir une presse libre. Le même cas de figure se présente au Vietnam.

Un rapport pessimiste sur le monde arabe

Même si la Libye prend 23 places, le pays ne doit sa remontée qu’à la disparition de la politique de Kadhafi. Le Bahreïn gagne 8 places mais attention, les exactions continuent. Le pays a perdu 66 places sur les quatre dernières années. La Tunisie perd quelques places, les exactions contre les journalistes s’y multiplient, même si le pays ne revient pas, en termes de liberté, au niveau de la gestion Ben Ali.

Lire l’ensemble du rapport en PDF.

Féminisme, viol, frontières, journalisme, transports, Netneutrality… Les liens du dimanche #15

Welcome in your word ! Un doux monde où, en Somalie, on arrête une femme pour avoir témoigné de son viol en même temps que le journaliste de RFI qui l’a interviewée.

Welcome in your word ! Un doux monde où, en Somalie, on arrête une femme pour avoir témoigné de son viol en même temps que le journaliste de RFI qui l’a interviewée.

Au Mexique, les victimes de viol, toujours, n’auront peut-être bientôt plus le droit d’avorter, le bébé représentant une « preuve » du dit viol… De quoi revenir sur l’un des droits les plus élémentaires de la femme, à savoir celui de décider seule de ce que l’on fait de son corps.

Femmes toujours, et cette fois, il s’agit d’égalité. Même si cette nouvelle ne fait pas vraiment plaisir à tout le monde, les femmes soldats américaines pourront aujourd’hui, elle aussi, être en première ligne des combats.

En Syrie, les femmes fuient leur pays de plus en plus nombreuses puisque le viol est devenu une arme de guerre comme une autre. A ce propos, Amnesty International demande à la Jordanie de ne pas fermer ses frontières aux réfugiés syriens qui affluent.

banksy

Au Mali, enfin, les journalistes aimeraient bien faire leur boulot correctement et Reporters Sans Frontières demande à ce qu’ils puissent enfin accéder à la ligne de front.

Plus légèrement, le site low cost d’Air France fait péter les chiffres… Pas étonnant lorsqu’on voit le service SNCF, vite vu. Pour apaiser les tensions, la société des chemins de fer a la grande idée de se payer des community managers en pensant que cela va améliorer les choses… hmm… z’ont pensé à l’affichage en gare et à l’information du personnel ? A ne pas abandonner les voyageurs en chemin ?

Sur la toile, les députés européens sont en train de brader notre vie privée. Affaire à suivre.