Théorie du drone, Grégoire Chamayou

Avis mitigé sur le bouquin de Chamayou qui pointe pas mal de problèmes, notamment sociétaux autour de l’emploi des drones en zones de guerre (ou pas) mais tombe parfois dans la facilité.

Avis mitigé sur le bouquin de Chamayou qui pointe pas mal de problèmes, notamment sociétaux autour de l’emploi des drones en zones de guerre (ou pas) mais tombe parfois dans la facilité.

Le drone transforme la guerre, que l’on pourrait qualifier d’opposition sur un terrain donné, en chasse : un tueur poursuivant un fuyard. Le livre dresse une bonne analyse du glissement de l’anti-insurrectionnel, cantonné au champ politique et militaire vers l’anti-terrorisme basé sur le sécuritaire, avant tout. C’est donc vers un changement totalement de paradigme que la société est en train de glisser.

Capture du 2013-12-23 14:56:26

La non présence de forces militaires sur le terrain peut aussi, selon Chamayou, faire glisser l’opposition sur le terrain civil. Il présente le cas du Pakistan : si les insurgés ne voient plus les militaires, ils se retourneront contre des civils. pas faux, mais sans précédent, l’auteur ne peut que se baser sur une stratégie de la peur.

Nouvelle utilisation de cette stratégie de la peur lorsqu’il évoque les drones amateurs. L’argument sécuritaire passe en premier alors qu’il le combat tout au long du livre pour nous vendre les drones amateurs comme des appareils explosifs en puissance.

Par ailleurs, il n’évoque jamais, en vis à vis du terroriste qui se servirait de drones comme une bombe, du journaliste qui pourrait filmer des violences policières en zone de conflit ou sur des manifestations, sans risquer de se faire blesser ou tuer par un sniper.

De l’éthique

La comparaison avec le poison n’est pas anodine et elle n’est franchement pas bête. Comme le poison, le drone a une fonction d’assassinat. Peut-on s’en servir comme d’une arme de guerre ?

On sort, dans ce cas, du cadre normatif du conflit armé. On passe de l’éthique du combat à l’éthique de la mise à mort. On sort d’une relation de risques mutuels, la guerre n’est plus la guerre, elle devient une operation de police a grande échelle, selon Chamayou qui cite Walzer « Sans l’égalité du droit de tuer, la guerre disparaîtra », au profit de crimes et machinations, exécutés par les militaires.

Penser collectif

Citant l’exemple du militaire refusant de tirer sur un soldat adverse qui n’est pas en tenue de combat et non armé, Chamayou évoque l’idée de passer d’un refus pour soi à un refus collectif, au delà du corps militaire. Ce n’est pas seulement le collègue qui est invité à appuyer sur la gâchette à son tour qu’il faut toucher, mais la société.

La prise de conscience entraînant l’opposition politique, comme contre la videosurveillance, en impliquant au delà du corps d’armée.

Sur les mouvements sociaux, toutefois, il les met un peu tous dans le même sac. Lorsque le pouvoir, drone à la main, réprime des manifestations, il n’y a pas de différence entre un mouvement revendicatif sur les droits dans un pays occidental et des insurgés pakistanais qui luttent, entre autres, pour la suppression du peu de droits que peuvent avoir les femmes sur leur territoire.

Non monsieur Chamayou, tous les mouvements ne se valent pas et certains doivent être combattus.

Même erreur pour illuster la diminution de la dépendance matérielle de l’état au travail militaire et donc se dépendance sociale aux corps qui constituent cette force de travail. Il ajoute cet argument à la précarisation accrue de la société USA sans aucune mise en perspective avec la crise ou la précarisation de la vie des gens dans le reste du monde. Le problème n’étant pas seulement américain et donc pas lié seulement à l’arrivée de ces technologies dans l’armée.

Avis mitigé, donc, si Chamayou ne tombait pas de temps à autre dans la facilité, en mode « les drones c’est mal », ou les élans sécuritaires, je serais assez convaincue. Enfin, il permet de rappeler que la technologie n’est pas invincible. La décrire en mythe c’est poser les premières pierres d’un comportement passif face à sa mise en place.

  • Les liens qui vont bien

Sur le même sujet, qui a peur du grand méchant drone

 

Le grand vilain méchant drone

J’ai pas mal cogité ces derniers temps au sujet des drones. Pas mal échangé, aussi, au hasard d’un débat sur une ML à laquelle je participe. De quoi développer un point de vue sur un sujet dont, il est vrai, je ne m’étais que peu préoccupée avant ces derniers mois.

J’ai pas mal cogité ces derniers temps au sujet des drones. Pas mal échangé, aussi, au hasard d’un débat sur une ML à laquelle je participe. De quoi développer un point de vue sur un sujet dont, il est vrai, je ne m’étais que peu préoccupée avant ces derniers mois.

Les objets n’engagent que ceux qui les utilisent. Je vois comme une très mauvaise chose l’arrivée de drones dans la police, l’armée. Les militaires américains ont d’ailleurs déjà repéré et tué des gens, bien au-delà de leurs frontières, avec ce type d’engins. Ils aident aujourd’hui la France dans le cadre de l’opération Serval(EN) aussi avec des drones.

Dans d’autres cas, munis de caméras, ces appareils pourraient survoler les manifestations. Effectivement, du côté des militants, et c’est légitime, on s’en alarme. Ces appareils pourraient participer à la surveillance, rapporter des images qui permettraient de compléter les dossiers de certains ou, sans aller jusque là, identifier tel ou tel militant comme participant à telle ou telle cause.

Un outil de revendications ?

Or, utilisé dans un tout autre contexte, par un dissident, un blogueur engagé, quelqu’un qui tente de faire sortir de l’info d’un territoire fermé aux journalistes, cette technologie peut être une bonne chose. Le Citoyen pourra se protéger des tirs de snipers en utilisant ce genre d’appareils pour filmer les violences policières, les tireurs sur les toits, les abus de pouvoir. Le drone, dans ces cas-là, pourrait donc être un outil très précieux pour éviter que des personnes, déjà cibles du pouvoir, se fassent tirer dessus.

Autre exemple, plus mignon, celui de ces militants australiens qui luttent contre les mauvais traitements faits aux animaux. Leur drone permet de survoler le bétail et de recueillir des preuves de maltraitance qui viendront apporter des billes à leur combat.

Pour moi, tout dépend donc de qui utilise le drone et de l’utilisation qui en est faite. Les droits-de-l’Hommistes pourraient s’en servir à bon escient. Condamner de but en blanc cette technologie en mode « c’est mal et c’est pas bien parce que c’est des drones » (oui, oui, ça existe…) est pour moi assez malsain puisque basé sur aucune considération technique et à terme, pourrait empêcher ceux qui en ont besoin, idéaux en bandoulière, de les utiliser. Par ailleurs, ces légères contradictions occultent les vrais débats de fond.

Par ailleurs, cette réduction de la lutte à la simple philosophie nous renvoie bien des années en arrière où les décisions se prenaient sur le papier, concernaient la vie de bureau et n’étaient réservées qu’à une poignée de décisionnaires qui se trouvaient face à l’opposition d’une élite intellectuelle qui se voulait en désaccord.

De l’art de connaître son ennemi

Et si mettre les mains dans la machine était la meilleure solution ? Pour s’opposer aux surveillants de tous bords, à l’armée ou à toute compagnie privée qui déciderait de s’y mettre dans un but de surveillance, il faut, à mon avis, jouer sur le même terrain, celui de la technologie.

S’opposer en n’invoquant que de vastes idéaux philosophiques, un bouquet de fleurs et un « saymal » ne sert pas vraiment à grand-chose. C’est après avoir étudié, lu, démonté, remonté, testé, cassé (oups) remonté, (re)testé, etc. Qu’on aura la connaissance permettant de démontrer par A + B aux surveillants que ce qu’ils font va au-delà des libertés publiques. Et on ne pourra rien nous opposer.

Je mets ce cas en parallèle de l’opposition au DPI. Si on s’était contenté des idéaux, même nobles, et de la philo, on ne serait pas allés très loin. C’est la connaissance technique qui fait que nous (et bien d’autres avant nous ou mieux que nous) avons la possibilité de nous opposer en expliquant le fonctionnements de ces systèmes, en le commentant, y compris dans les médias où les plus avisés d’entre nous le font intelligemment.

En France

Ce n’est ni tout blanc, ni tout noir, ni tout à fait malsain, surtout si vous vous placez d’un point de vue d’activiste Iranien, ni parfait. Mais ce qui est sûr, c’est que dans un contexte franco-français, il existe des textes qui protègent la vie privée, il existe des institutions censées les faire respecter et peut-être faudrait-il alerter nos députés afin qu’ils lancent nue réflexion sur le sujet. Quid du vol des drones dans le ciel français ? Avec une cogitation/réglementation différente s’ils ne font que voler ou s’ils ont le pouvoir de capter photos, vidéos, sons, et ainsi mettre en péril la vie privée.

On s’y met ?

  • A lire aussi :

When the Whole World Has Drones(EN) et sa traduction en Français.
« N’importe qui peut être attaqué par un drone n’importe où n’importe quand, » Interview dans Courrier International.
Autre billet au sujet des drones qui survolent le bétail.