Quatre jours à Alep

Voilà maintenant quatre ans que les Syriens vivent dans un pays en guerre.

Voilà maintenant quatre ans que les Syriens vivent dans un pays en guerre. Et pour être sûre de ne pas les épargner, la vie a fait level up l’horreur et aujourd’hui, l’Etat Islamique dirrige certaines régions.

Sur France Inter, on apprend que Daesh gère la moitié de la ville d’Alep. Voyage dans l’autre partie avec une reporter. A écouter.

 

Théorie du drone, Grégoire Chamayou

Avis mitigé sur le bouquin de Chamayou qui pointe pas mal de problèmes, notamment sociétaux autour de l’emploi des drones en zones de guerre (ou pas) mais tombe parfois dans la facilité.

Avis mitigé sur le bouquin de Chamayou qui pointe pas mal de problèmes, notamment sociétaux autour de l’emploi des drones en zones de guerre (ou pas) mais tombe parfois dans la facilité.

Le drone transforme la guerre, que l’on pourrait qualifier d’opposition sur un terrain donné, en chasse : un tueur poursuivant un fuyard. Le livre dresse une bonne analyse du glissement de l’anti-insurrectionnel, cantonné au champ politique et militaire vers l’anti-terrorisme basé sur le sécuritaire, avant tout. C’est donc vers un changement totalement de paradigme que la société est en train de glisser.

Capture du 2013-12-23 14:56:26

La non présence de forces militaires sur le terrain peut aussi, selon Chamayou, faire glisser l’opposition sur le terrain civil. Il présente le cas du Pakistan : si les insurgés ne voient plus les militaires, ils se retourneront contre des civils. pas faux, mais sans précédent, l’auteur ne peut que se baser sur une stratégie de la peur.

Nouvelle utilisation de cette stratégie de la peur lorsqu’il évoque les drones amateurs. L’argument sécuritaire passe en premier alors qu’il le combat tout au long du livre pour nous vendre les drones amateurs comme des appareils explosifs en puissance.

Par ailleurs, il n’évoque jamais, en vis à vis du terroriste qui se servirait de drones comme une bombe, du journaliste qui pourrait filmer des violences policières en zone de conflit ou sur des manifestations, sans risquer de se faire blesser ou tuer par un sniper.

De l’éthique

La comparaison avec le poison n’est pas anodine et elle n’est franchement pas bête. Comme le poison, le drone a une fonction d’assassinat. Peut-on s’en servir comme d’une arme de guerre ?

On sort, dans ce cas, du cadre normatif du conflit armé. On passe de l’éthique du combat à l’éthique de la mise à mort. On sort d’une relation de risques mutuels, la guerre n’est plus la guerre, elle devient une operation de police a grande échelle, selon Chamayou qui cite Walzer « Sans l’égalité du droit de tuer, la guerre disparaîtra », au profit de crimes et machinations, exécutés par les militaires.

Penser collectif

Citant l’exemple du militaire refusant de tirer sur un soldat adverse qui n’est pas en tenue de combat et non armé, Chamayou évoque l’idée de passer d’un refus pour soi à un refus collectif, au delà du corps militaire. Ce n’est pas seulement le collègue qui est invité à appuyer sur la gâchette à son tour qu’il faut toucher, mais la société.

La prise de conscience entraînant l’opposition politique, comme contre la videosurveillance, en impliquant au delà du corps d’armée.

Sur les mouvements sociaux, toutefois, il les met un peu tous dans le même sac. Lorsque le pouvoir, drone à la main, réprime des manifestations, il n’y a pas de différence entre un mouvement revendicatif sur les droits dans un pays occidental et des insurgés pakistanais qui luttent, entre autres, pour la suppression du peu de droits que peuvent avoir les femmes sur leur territoire.

Non monsieur Chamayou, tous les mouvements ne se valent pas et certains doivent être combattus.

Même erreur pour illuster la diminution de la dépendance matérielle de l’état au travail militaire et donc se dépendance sociale aux corps qui constituent cette force de travail. Il ajoute cet argument à la précarisation accrue de la société USA sans aucune mise en perspective avec la crise ou la précarisation de la vie des gens dans le reste du monde. Le problème n’étant pas seulement américain et donc pas lié seulement à l’arrivée de ces technologies dans l’armée.

Avis mitigé, donc, si Chamayou ne tombait pas de temps à autre dans la facilité, en mode « les drones c’est mal », ou les élans sécuritaires, je serais assez convaincue. Enfin, il permet de rappeler que la technologie n’est pas invincible. La décrire en mythe c’est poser les premières pierres d’un comportement passif face à sa mise en place.

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Sur le même sujet, qui a peur du grand méchant drone

 

La 7e compagnie sur Internet

Le hors série n°32 de la revue DSI, traite de cybermachins. J’aime beaucoup quand les militaires et chercheurs traitent de cybermachins. Ce hors série est publié sous le doux titre « Au cœur de la cyberdéfense ».

Déjà, le titre, ça fait rêver d’immersion avec des cyberdéfenseurs dans les tubes, au plus près de la cybermenace qui cyberdéfendent les cyberassaillants. J’hésite à m’équiper d’un casque, d’un cybergillet pare-balles… des fois que.

Le hors série n°32 de la revue DSI, traite de cybermachins. J’aime beaucoup quand les militaires et chercheurs traitent de cybermachins. Ce hors série est publié sous le doux titre « Au cœur de la cyberdéfense ».

Déjà, le titre, ça fait rêver d’immersion avec des cyberdéfenseurs dans les tubes, au plus près de la cybermenace qui cyberdéfendent les cyberassaillants. J’hésite à m’équiper d’un casque, d’un cybergillet pare-balles… des fois que.

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Et bien non, oui, on parle de machines, un peu tout le monde confond « Internet » et « le Web », ce qui est plutôt cyberdérangeant pour des personnes présentées comme des spécialistes de la question.

J’ai aussi adoré les termes, tournés à la sauce cyber. Se rendent-ils compte que ce qu’ils appellent la « cybercriminalité » n’est rien d’autre que de la criminalité, toute basique ?

Ils parlent de « cyberguerre », définie un peu plus loin : « sabotages, espionage, complots… » qu’ils situent sur un autre territoire, le « territoire cyber »… Alors qu’il s’agit juste de faire la guerre, tout simplement, pas sur un autre territoire, mais avec d’autres moyens. Quand Stuxnet fait tourner des turbines iraniennes, il s’agit avant tout de gens, qui tapent avec leur petits doigts boudinés sur le clavier pour coder un programme qui va nous secouer des centrifugeuses et provoquer une réaction étonnée « mais que ce passe-t-il ? » chez des chercheurs moustachus qui s’apprêtaient à aller déjeuner. Je t’invite d’ailleurs à aller lire Cybermachin, histoire de mots, chez le Gof, qui rappelle l’historique de l’apparition de ce terme, la peur, son usage actuel.

Le cybertop du top, c’est quand même lorsqu’un des auteurs, dont je ne cyberciterai pas le nom, s’interroge sur la création d’un « espace national sur Internet ». On touche au cybergénie. Doit-on se cyberfatiguer à lui rappeler ce qu’est Internet et comment cela fonctionne ?

On ferme la revue en pensant à ces cyberennemis qui auraient envie de cyberattaquer avec leur cyberarme. Ne seraient-ils pas juste des ennemis voulant attaquer mais qui, au lieu de faire travailler leurs ingénieurs sur la fabrication d’hélicoptères, les font bosser sur des programmes informatiques ?

Je dois avouer que j’ai souvent pensé à la mission 404 en lisant cette revue, enjoy !

Précarité, plafond de verre, bienvenu chez les journalistes

Une enquête de la SCAM intitulée De quoi vivent les journalistes vient de sortir. Elle a été lancée auprès de 20000 journalistes, 3400 d’entre eux ont répondu.

Une enquête de la SCAM intitulée De quoi vivent les journalistes vient de sortir. Elle a été lancée auprès de 20000 journalistes, 3400 d’entre eux ont répondu.

Old News

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Dix semaines à Kaboul, Patrick Clervoy

Le médecin militaire, Ptrick Clervoy a effectué une mission auprès des troupes occidentales en Afghanistan. Mais pas que. Il travaillait aussi à soigner les blessés civils de cette guerre.

Le médecin militaire, Ptrick Clervoy a effectué une mission auprès des troupes occidentales en Afghanistan. Mais pas que. Il travaillait aussi à soigner les blessés civils de cette guerre.

Il développe un regard de sociologue, au milieu de ces jeunes militaires, accros aux jeux vidéo, que la mort d’un ami ébranle parfois. Il les regarde avec humanité, parfois avec humour… et il en faut bien pour supporter toutes ces atrocités de guerre et côtoyer de grands blessés, parfois avoir leur vie entre ses mains.

Il revient aussi sur les souffrances psychologiques entraînées, parfois longtemps après, par ces territoires de guerre et souligne le fait qu’on n’en ressort pas vraiment pareil que lorsqu’on a été lancé sur le terrain.

Il décrit aussi es personnages hauts en couleurs, croisés tout au long de ces 10 semaines sur place, mais aussi la vie à la base, qui compte plusieurs restaurants, des boutiques, et même une pizzeria avec un vrai  pizzaiolo aux fourneaux.

L’idée est aussi de nous faire voir que la guerre, ce n’est pas QUE la guerre, mais aussi de l’humain, des rencontres, des moments de doute, des soirées passées à converser en ligne avec sa famille… On apprend d’ailleurs que les militaires Français en territoire difficile utilisent Skype.

C’est simple, bien écrit et se lit comme ds nouvelles, des épisodes d’une même série qui pourraient être pris indépendamment.

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L’article qui m’a donné envie de lire ce livre
De l’utilisation de Skype en territoire hostile 

Wikileaks, 3 nouveaux Insurance Files

Cet après-midi, aux environs de 16h, heure française, le verdict tombera dans le cadre du procès Manning. L’info est passée presque inaperçue au beau milieu de la tempête Miranda et tout ce qu’elle relève comme problèmes en termes de liberté de la presse et secret des sources, mais Wikileaks a sorti deux nouveaux fichiers chiffrés. De son côté, la police s’acharne sur le Guardian.

Cet après-midi, aux environs de 16h, heure française, le verdict tombera dans le cadre du procès Manning.

L’info est passée presque inaperçue au beau milieu de la tempête Miranda et tout ce qu’elle relève comme problèmes en termes de liberté de la presse et secret des sources, mais Wikileaks a sorti trois nouveaux fichiers chiffrés. De son côté, la police s’acharne sur le Guardian.

 https://twitter.com/wikileaks/status/369949721915179009

Jusqu’ici, un Insurance File planait au-dessus de la tête d’Assange. Wikileaks a promis de divulguer la clé de déchiffrement s’il arrivait malheur à son fondateur et, par conséquent, de révéler au monde les informations que contient ce dossier.

Or, à quelques jours du verdict Manning et peu après les révélations d’Edward Snowden, trois nouveaux fichiers (3.6 GB, 49 GB and 349 GB) apparaissent, comme expliqué dans le twitt ci-dessus. Wikileaks en profite pour faire le décompte des jours de prison, comme si l’opération était réitérée afin de protéger les deux lanceurs d’alerte. Leur taille surprend aussi(EN).

** Merci particulier à Vigdis et à son œil de lecteur bienveillant **

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Qui est Bradley Manning ?
En savoir plus sur les Insurance Files
Lavabit
, Snowden et la vie privée
Quand Juan s’interroge sur les lanceurs d’alerte
Miranda, les révélations du Guardian
En 2011, Wikileaks publiait de la doc sur la surveillance des cables Internet Soumarins
Le parti Wikileaks est créé

Boulot de nénette

Un article que m’a fait passer Robin, le collègue belge, dans lequel une journaliste pigiste italienne actuellement en Syrie, Francesca Bori, nous parle de son quotidien, mais aussi et surtout, de sa condition de pigiste. J’ai tenté de le traduire, l’original en Anglais est ici. Elle y parle de la solitude, des difficiles conditions de travail et surtout du fait que les red. chefs nous mettent parfois en danger malgré eux.

C’est toi qui lis, aujourd’hui, lecteur.

Un article que m’a fait passer Robin, le collègue belge, dans lequel une journaliste pigiste italienne actuellement en Syrie, Francesca Bori, nous parle de son quotidien, mais aussi et surtout, de sa condition de pigiste. J’ai tenté de le traduire, l’original en Anglais est ici. Elle y parle de la solitude, des difficiles conditions de travail et surtout du fait que les red. chefs nous mettent parfois en danger malgré eux.

« Il m’a finalement écrit. Après plus d’un an à travailler en freelance pour lui, année au cours de laquelle j’ai contracté la typhoïde et reçu une balle dans le genou, mon éditeur a regardé les nouvelles et a pensé que j’étais parmi les journalistes italiens qui avaient été enlevés. Il m’a envoyé un courriel qui disait: « Si vous obtenez une connexion, pourriez-vous tweeter votre détention ? »

Le même jour, je suis rentrée dans la soirée d’une base rebelle où je logeais au milieu de l’enfer qu’est devenu Alep, et au milieu de la poussière et de la faim et de la peur, j’espérais trouver un ami, un mot gentil… Au lieu de cela, j’ai trouvé seulement un autre e-mail de Clara, qui a passé ses vacances chez moi en Italie. Elle m’a déjà envoyé huit messages qu’elle qualifiait d' »Urgent! ».

Aujourd’hui, elle est à la recherche de mon badge de spa. Elle veut y entrer gratuitement. Le reste des messages dans ma boîte de réception étaient comme celui-ci: « bon papier aujourd’hui, brillant comme ton livre sur l’Irak. » Malheureusement, mon livre ne traitait pas de l’Irak, mais du Kosovo.

 Les gens ont cette image romantique du journaliste indépendant, celui qui a troqué la certitude d’un salaire régulier pour la liberté de couvrir des histoires fascinantes. Mais nous ne sommes pas libres du tout, c’est juste le contraire ! La vérité est que la seule possibilité de trouver des piges aujourd’hui est de rester en Syrie… où personne d’autre ne veut rester.

Et même pas à Alep, pour être précise, je dois rester sur la ligne de front. Parce que les éditeurs, de retour en Italie, ne nous demandent que sang et bang-bang. J’écris sur les islamistes et leur réseau d’entraide, les ramifications de leur pouvoir. Ce sujet est certainement plus complexe à construire qu’un papier sur la zone de frictions. Je m’efforce d’expliquer, en plus de me déplacer et on me répond : « Qu’est-ce que c’est? Six mille mots et personne n’est mort? « 

En fait, j’aurais pu écrire un papier sur Gaza. Mon éditeur m’a demandé une pige sur Gaza, parce que Gaza, comme d’habitude, a été bombardée. J’ai reçu ce message: « Vous connaissez Gaza par cœur », écrit-il. « Qui se soucie si vous êtes à Alep? »

Exactement.

La vérité, c’est que je me suis retrouvé en Syrie parce que j’ai vu les photos d’Alessio Romenzi, entré clandestinement à Homs quand personne n’était encore au courant de l’existence de cette ville. J’ai vu ses images tandis que j’écoutais Radiohead. Ces yeux me regardaient, les yeux des gens qui sont tués par l’armée d’Assad. Un par un, et personne n’avait encore entendu parler d’un endroit appelé Homs. Un étau serré autour de ma conscience, et je devais aller en Syrie immédiatement.

Mais si vous écrivez d’Alep, de Gaza ou de Rome, les éditeurs ne voient aucune différence. Vous êtes payé les mêmes 70 $ par article. Même dans des endroits comme la Syrie, où les prix flambent en raison de la spéculation effrénée.

Par exemple, dormir dans cette base rebelle, sous les les tirs des mortiers, sur un matelas à même le sol, en buvant cette eau jaunâtre qui m’a donné la typhoïde, me coûtait 50 $ par nuit, une voiture coûte 250 $ par jour. Si vous souhaitez minimiser les risques, impossible de payer l’assurance qui coûte presque 1000 $ par mois… impossible de se permettre un fixeur ou un traducteur.

Vous vous retrouvez seul dans l’inconnu.

Les éditeurs sont bien conscients que vous payer 70 $ par article vous pousse à économiser sur tout. Ils savent aussi que si vous arrive d’être sérieusement blessé, il est tentant d’espérer ne pas survivre, parce que vous ne pouvez pas vous permettre d’être blessé. Ils achèteront votre article de toute façon, même si ils n’auraient jamais acheté un ballon de foot Nike fabriqué à la main par un enfant pakistanais.

Avec les nouvelles technologies de communication, il ya cette tentation de croire à la vitesse est l’information. Mais cette croyance est basée sur une logique autodestructrice : Le contenu est maintenant normalisée, et votre journal, votre magazine, n’a plus aucun caractère distinctif, et donc il n’y a aucune raison de payer le travail d’un journaliste de terrain. Pour lire les news, j’ai Internet et c’est gratuit.

La crise d’aujourd’hui est basée sur le fait que les médias n’ont pas de lectorat. Faux, les lecteurs sont toujours là, et contrairement à ce que croient de nombreux éditeurs, ils sont intelligents et demandent de la simplicité sans simplification. Ils veulent comprendre, pas simplement savoir.

Chaque fois que je publie un témoignage sur la guerre, je reçois une dizaine de mails de gens qui me disent : « Bon article, beau portrait, mais je veux comprendre ce qui se passe en Syrie. » Et j’aimerais répondre que je ne peux pas présenter un papier d’analyse, parce que les éditeurs ne ferait que me répondre : « Qui pensez-vous être, gamine ? », même si j’ai des diplômes, j’ai écrit deux livres, et j’ai passé 10 ans dans les différentes guerres, d’abord en ONG  et maintenant en tant que journaliste. Ma jeunesse, pour ce que ça vaut, a disparu lorsque j’ai été éclaboussée des morceaux de cerveaux tombés sur moi en Bosnie, j’avais 23 ans.

Les pigistes sont des journalistes, même de seconde classe

S’il n’y a que des pigistes ici, en Syrie, c’est parce que c’est une sale guerre, une guerre du siècle dernier. C’est la guerre des tranchées entre les rebelles et les loyalistes qui sont si proches qu’ils se parlent en criant tout en se tirant dessus. La première fois que vous arrivez sur la ligne de front, vous ne pouvez pas le croire, avec ces baïonnettes que vous n’avez vu que dans les livres d’histoire.

Les guerres d’aujourd’hui sont des guerres de drones, mais ici, ils se battent mètre par mètre, rue par rue, et c’est foutrement effrayant. Pourtant, les éditeurs de retour en Italie vous traitent comme un enfant, vous obtenez une photo en première page, et ils disent que vous avez juste eu de la chance d’être au bon endroit et au bon moment. Vous obtenez un exclusivité, comme celle que j’ai écrit en septembre dernier sur la vieille ville d’Alep : Un site du patrimoine mondial de l’UNESCO, en feu car les rebelles et l’armée syrienne se battaient pour son contrôle. J’ai été le premier journaliste étranger à entrer, et les éditeurs ont dit : « Comment puis-je justifier mon rédacteur n’était pas en mesure d’entrer alors que vous avez réussi ? » J’ai obtenu cette réponse via un e-mail d’un éditeur à propos de cette histoire: « Je vais acheter , mais je vais le publier sous le nom du journaliste de ma rédaction.« 

Et puis, bien sûr, je suis une femme

Un soir, récemment, j’étais assise dans un coin lors de bombardements. Un autre journaliste s’approche, il me regarde de haut en bas et dit : « Ce n ‘est pas un endroit pour les femmes ». Que pouvez-vous dire à ce gars ? Idiot, ce n’est pas un endroit pour tout le monde. Si j’ai peur, c’est parce que je suis saine d’esprit. Parce qu’Alep pue la poudre et la testostérone. Tout le monde est traumatisé : Henri, qui ne parle que de guerre; Ryan, qui prend des amphétamines.

Et pourtant, à chaque enfant que nous voyons se faire tuer, les gens viennent seulement vers moi, une femme « fragile », et veulent savoir comment je vais. Et je suis tenté de répondre : je vais comme vous. Et les soirs où je me drape dans une expression de mal être, en fait, ce sont les soirées où je me protéger, chasser toute émotion et de sentiment, ce sont les soirées où je me sauve.

La Syrie n’est plus la Syrie. C’est une maison de fous

Il y a ce gars italien qui était au chômage et qui a rejoint Al-Qaïda. Sa mère le recherche autour d’Alep pour lui donner une bonne raclée. Il y a ce touriste japonais qui se trouve sur la ligne de front, parce qu’il dit qu’il a besoin de deux semaines « frissons », un suédois diplômé d’une école de droit qui est venu de rassembler des preuves de crimes de guerre, des musiciens américains avec la même barbe que Ben Laden qui expliquent que cela les aide à se fondre dans la masse même si leurs barbes sont blondes (Ils ont apporté des médicaments contre le paludisme, même s’il n’y a pas de paludisme ici et en distribuent en jouant du violon).

Il y a les différents responsables des différentes agences des Nations Unies qui, quand vous leur dites que vous connaissez un enfant avec une très grave maladie, qu’ils  pourraient aider ses parents et lui à passer en Turquie pour le traitement, répondent qu’ils ne peuvent pas, car il n’y a qu’un seul enfant, et ils traitent seulement de l' »enfance » dans son ensemble.

Mais nous sommes reporters de guerre, après tout, n’est-ce pas?

Une bande de frères (et sœurs). Nous risquons nos vies pour donner une voix aux sans-voix. Nous avons vu des choses que la plupart des gens ne verront jamais. Nous sommes une richesse d’histoires à la table du dîner, les potes qui tout le monde veut inviter. Mais le sale secret est que, au lieu d’être unis, nous sommes nos pires ennemis.

Eet la raison pour laquelle nous sommes payés 70 $ par article n’est pas qu’il n’y a pas d’argent, Il y a toujours de l’argent pour un article sur les copines de Berlusconi. La vraie raison, c’est que quand vous essayez de vendre un sujet pour 100 $, il y aura forcément quelqu’un d’autre prêt à le faire pour 70 $.

Pourtant, nous faisons semblant d’être ici afin que personne ne soit capable de dire : « Mais je ne savais pas ce qui se passe en Syrie. » Nous ne sommes pas vraiment ici juste pour obtenir une récompense, pour gagner en visibilité. Nous sommes ici pour nous contrecarrer les uns les autres comme s’il y avait un Pulitzer à notre portée, quand il n’y a absolument rien.

Nous sommes coincés entre un régime qui vous accorde un visa seulement si vous êtes contre les rebelles et les rebelles qui, si vous êtes avec eux, vous permettent de voir que ce qu’ils veulent que vous voyiez.

La vérité est que nous sommes des pions d’un jeu d’échecs

Deux ans plus tard, nos lecteurs se souviennent à peine où Damas est, et le monde décrit instinctivement ce qui se passe en Syrie comme « ce chaos » parce que personne ne comprend rien au sujet de la Syrie. Uniquement, le sang, le sang. Nous montrons des photos au monde comme cet enfant de 7 ans avec une cigarette et une kalachnikov. Il est clair que c’est une photo artificielle, mais elle fait le tour du monde via les journaux et les sites Web en mars. Tout le monde criait : « Ces Syriens, ces Arabes, quels barbares ! »

Quand je suis arrivée ici, les Syriens m’arrêtaient pour me dire : « Nous vous remercions de montrer au monde les crimes du régime » Aujourd’hui, un homme m’a arrêtée, il m’a dit: « Honte à vous. »

 Avais-je vraiment comprendre quelque chose de la guerre ? Je n’aurais pas la distraction d’écrire sur les rebelles et les loyalistes, les sunnites et les chiites. Vraiment, la seule histoire à raconter sur cette guerre est de savoir comment vivre sans crainte. Tout pourrait se terminer en un instant.

Si je le savais, je n’aurais pas eu si peur d’aimer, d’oser, dans ma vie, au lieu d’être ici.

Maintenant, en me serrant dans ce coin rance et sombre, regrettant désespérément tout ce que je n’ai pas fait, tout ce que je n’ai pas dit. Vous qui demain serez encore en vie, qu’attendez-vous pour cela ? Pourquoi n’aimez-vous pas assez ? Vous qui avez tout, pourquoi avez-vous tellement peur? »

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Sur le statut du pigiste

Syrie : Aujourd’hui, seules les bombes ont accès aux populations civiles

J’ai été contactée par Médecins du Monde pour relayer leur nouvel appel concernant la Syrie. La situation sur place est telle que, bien entendu, il est impossible de refuser une telle demande.

J’ai été contactée par Médecins du Monde pour relayer leur nouvel appel concernant la Syrie. La situation sur place est telle que, bien entendu, il est impossible de refuser une telle demande.

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Les conditions de survie en Syrie ne cessent de se dégrader et le bilan continue de s’alourdir : plus de 70 000 morts, plus d’1 million de réfugiés, plus de 2 millions de déplacés internes.

Exécutions sommaires, populations prises en otage et bombardées, personnels soignants arrêtés, exécutés, torturés… Il n’existe pas de refuge pour se protéger. Aujourd’hui, force est de constater que seules les bombes ont accès aux civils. C‘est pourquoi, une nouvelle fois, Médecins du Monde demande l’arrêt des hostilités pour porter secours à ceux qui en ont besoin et voir l’accès de l’aide internationale facilité et renforcé.

Il y a plus d’un an, les équipes de MdM ouvraient leurs premiers programmes d’assistance aux réfugiés syriens en Jordanie, au Liban, en Turquie ensuite, puis progressivement en Syrie. Face à la dégradation de la situation et l’exode massif de réfugiés, Médecins du Monde poursuit et renforce son action afin de leur venir en aide.

En Jordanie, MdM intervient dans la ville de Ramtha et sur le camp de King Abdullah Park. Un deuxième centre de soins de santé primaire est en cours d’ouverture dans le camp de Zaatari, où vivent actuellement 130 000 réfugiés. En mars, les équipes de MdM ont réalisé plus de 7 800 consultations en Jordanie.

En plus du soutien matériel apporté à une association de psychologues et psychiatres syriens travaillant en Jordanie, Médecins du Monde a décidé de renforcer le volet santé mentale, en Jordanie et au Liban, en partenariat avec la délégation espagnole de MdM.

Au Liban, deux centres de santé supplémentaires sont désormais soutenus par MdM, en partenariat avec l’association libanaise Amel, en plus de ceux situés à El Ayn et El Qaa, dans la plaine de la Bekaa. Une clinique mobile est en train d’être mise en place pour permettre à ceux qui ne peuvent pas se déplacer d’accéder aux soins dans la région de Kamed el-Loz.

Depuis six mois, MdM intervient au nord de la Syrie dans le village de Qah et ses environs grâce à deux centres de santé et une clinique mobile permettant d’assurer les soins de santé primaire. En mars, près de 2 200 consultations ont été effectuées et le centre post partum, ouvert en fin d’année, accueille des femmes et leurs nouveaux nés afin de leur assurer des conditions de vie décentes. Au sud de Qah, Médecins du Monde intervient dans le camp d’Al Salam, où plus de 3 000 personnes ont trouvé refuge. MdM appuie également un centre post-opératoire et de rééducation à la frontière turco-syrienne; près de 450 patients, internes et externes, y ont été soignés en mars.

Des stocks d’urgence sont également pré-positionnés aux frontières dans l’éventualité d’un accès au territoire syrien (kits chirurgicaux, de premiers soins de santé primaires, etc).

Face à la dégradation de la situation, Médecins du Monde appelle les acteurs armés et les Etats influents à l’arrêt des hostilités pour porter secours à ceux qui en ont besoin. Empêcher l’accès aux populations est un autre crime que nous nous devons de dénoncer.

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Menace sur nos libertés. Comment Internet nous espionne. Comment résister

Vous savez ce qu’est un cypherpunk ? vous avez suivi le combat de la Quadrature contre Acta ? Vous militez pour la neutralité du Net ? Vous savez au moins de quoi il s’agit ? vous vous intéressez à l’exportation d’armes de surveillance ? A la liberté de communication qu’entraÏne le chiffrement ? … Si vous avez répondu non, à toutes les questions, ce bouquin est fait pour vous, prenez-le comme un manuel d’apprentissage des libertés en ligne.

Vous savez ce qu’est un cypherpunk ? vous avez suivi le combat de la Quadrature contre Acta ? Vous militez pour la neutralité du Net ? Vous savez au moins de quoi il s’agit ? vous vous intéressez à l’exportation d’armes de surveillance ? A la liberté de communication qu’entraÏne le chiffrement ? … Si vous avez répondu non, à toutes les questions, ce bouquin est fait pour vous, prenez-le comme un manuel d’apprentissage des libertés en ligne. Le titre de ce billet est éponyme à celui du nouveau bouquin signé Julian Assange.

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Ce livre est basé sur une discussion entre Assange, Appelbaum, Andy Müller et Jérémie Zimmermann qu’ils ont annotée. Les 36 pages de définitions, liens, rappels d’événements, lectures, constituent une première richesse pour approfondir le sujet.

Le bouquin s’adresse plutôt à des néophytes ou à des personnes qui commencent à s’intéresser à ces questions et ne savent pas trop où creuser.

Sur un ton parlé, donc, les quatre mousquetaires de l’Internet, reviennent sur ces dix dernières années et mettent en avant des valeurs que nous soutenons, telles que la neutralité du Net, l’importance du chiffrement, la décentralisation… et dressent un tableau un peu noir de quelques-uns, à l’instar de Visa et Mastercard qui, outre bloquer les transferts d’argent vers Wikileaks, sont accusés de participer à un système de surveillance. L’exemple avancé est tout à fait fou. Impossible de gérer les échanges bancaires internes à la Russie à l’intérieur même du pays. Aujourd’hui, le Russe dont le compte en banque se trouve dans une banque russe, qui va faire quelques courses à la supérette au bout de sa rue et paie avec une Visa ou une Mastercard, voit sa transaction effectuée via les USA.

De l’intérêt de l’apprentissage

Ils mettent l’accent sur le rapport entre compréhension des systèmes et liberté. L’utilisateur du clicodrome est dépendant de sa technologie, celui qui ouvre, démonte, essaie de comprendre, pourra mieux maîtriser la machine. Au-delà des logiciels libres, donc, les quatre compères militent pour un hardware libre que l’on pourrait dupliquer, améliorer et adapter à son usage. Mais cela demande une prise de conscience des gens et un apprentissage, peut-être long et fastidieux, mais qui en vaut la peine puisqu’il est question de libertés fondamentales.

Chose intéressante que soulève Andy Müller, l’interdiction, via l’Arrangement de Wassenaar, d’exporter des technologies de chiffrement vers des pas déclarés « mal intentionnés ». Par contre, l’export de technologie de surveillance, dont on connait les malheureux résultats, n’est pas soumis à règlementation. Le constat est surprenant pour un néophyte et le bouquin incite à s’interroger sur cette question.

Jérémie Zimmermann revient sur ACTA, bien entendu, mais aussi sur notre rapport un peu étrange à la vie privée. Aujourd’hui, il suffit de cliquer sur « publier » pour révéler en quelques secondes des informations personnelles sur Facebook. Et de rappeler qu’on remet ces données avant tout non pas à ses amis ou à ses proches, mais à Facebook qui les utilise, les partage, les vend, comme il le souhaite.

« Publier signifie rendre public, ça veut dire qu’on offre au reste du monde l’accès à cette donnée. »

Enfin, Jacob Appelbaum revient sur les nombreux problèmes rencontrés lorsqu’il voyage aux USA du fait d’avoir participé à la création de Tor mais aussi du fait de son amitié avec Julian Assange. Il décrit au passage le processus de sélection de futurs employés de l’US Navy via des jeux concours (CTF) organisés auprès d’étudiants du Security an Privacy Research Laboratory de l’université de Washington.

Si vous avez répondu oui à toutes les questions du premier paragraphe de ce billet, vous risquez d’apprendre quelques petites choses dans ce bouquin, comme celles décrites ici que j’ai appris au fil de la lecture sans encore avoir pris le temps de compulser la totalité des liens qu’on trouve en annexe. Mais clairement, toi qui a répondu oui, tu n’es pas le public visé par ce livre.

Seul bémol, la qualité de la traduction. On s’arrache les ongles à vouloir lire plus souvent « chiffrement » à la place de « cryptage » et surtout, le « espaces de hackers » pour « hackerspaces » fait un peu saigner des yeux.

Chez l’éditeur.

A lire aussi, cet article de Numérama nous informant que le FBI réclame un acces en temps réel à Skype, Facebook, gmail, etc…

Dans le bouquin, il est aussi question du Patriot Act qui donne tous le spouvoirs au FBI et à l’Etat américain de zyeuter sympathiquement vos communication. Google révèle les dernières demandes du FBI.

L’ange de l’abîme, Pierre Bordage

On est en pleine guerre entre les pays du monde musulman et l’occident. Les gamins orphelins pillent et tuent pour survivre, des drogués mangent des parties de corps humains, des soldats augmentés, mi hommes-mi cyborgs, assurent la sécurité du vieil Archange qui règne sur ce monde en guerre.

Ce roman SF se place en amont des Chemins de Damas, lu il y a quelques années.

On est en pleine guerre entre les pays du monde musulman et l’occident. Les gamins orphelins pillent et tuent pour survivre, des drogués mangent des parties de corps humains, des soldats augmentés, mi hommes-mi cyborgs, assurent la sécurité du vieil Archange qui règne sur ce monde en guerre.

Les tranchées sont dans les pays de l’Est, on brûle les corps des musulmans d’Europe dans des grands fours, les intellectuels, les riches, se retrouvent dans des parties fines alors que les femmes ne travaillent pas, ne sortent pas, servent juste à procréer histoire de fabriquer de la chair à canon envoyée extrêmement jeune sur le front.

Chaque chapitre est écrit comme une petite nouvelle. On découvre à chaque fois de nouveaux personnages qui évoluent en ces temps de guerre, plus ou moins bien. Des hommes, des femmes, des corrompus, des tristes, des amoureux, des nerds caricaturaux… et au meau milieu de tout ça, deux gamins qui cheminent, évoluent, se découvrent, avancent tant bien que mal dans cette folie guerrière avec en tête, la ferme idée de retrouver l’Archange.

Je ne vais pas spoiler la fin du bouquin. Je la trouve malheureusement attendue, prévisible… alors que le bouquin en lui-même et l’univers créé par Bordage sont plutôt très bons.